SORDET Emmanuelle

Poésie française | 法国诗集

 

 Résumé | 内容提要

 

Arthur Rimbaud (1854-1891)

La figure d’Arthur Rimbaud est unique dans la poésie française. Poète hors norme, il est celui grâce à qui l’expérience poétique, au-delà de l’acte créateur, devient entreprise de connaissance : de l’être, du monde, de l’inconnu. Elève modèle, lecteur infatigable, le jeune Rimbaud se nourrit de tout ce qu’il croise, amitiés et aventures, pour éclore, à l’aube de son adolescence, en mage révolté, capable de saisir pour nous ce que le réel cache, ce que, avec nos yeux d’humains, nous ne savons pas voir. Brutalisant les lourdes conventions religieuses et sociales, il est d’une sensibilité extrême aux souffrances humaines, et, dans une adoration totale de la Nature, une force qui va. Ce qui fascine, par-dessus tout, c’est que Rimbaud fut cette révolution incarnée, ce mage prodigieux entre 15 et 19 ans, qu’il ne se soucia pas de la postérité de ses textes, et qu’il abandonna définitivement la poésie en 1875.

Il n’est pas possible d’examiner la poésie de Rimbaud sans la rattacher à la courbe inouïe de sa destinée, celle d’une comète que rien n’effraie : ni de marcher seul, à 15 ans, dans sa région natale ravagée par la guerre de 1870, ni de rallier la Commune de Paris, ni de s’adresser aux maîtres ou mentors (Théodore de Banville, Paul Verlaine) qui pourraient lui ouvrir, à lui, petit-fils de paysan, les salons littéraires, ni de vivre en clochard et en réprouvé à Paris ou à Londres, ni de passer les seize dernières années de sa vie dans d’interminables voyages en Afrique orientale, jusqu’à cette Ogadine qu’il fut le premier Occidental à décrire. Qu’il s’agisse de ses premiers grands sonnets (Ma Bohème,Le dormeur du val), de l’incantation mystique des Illuminations, de la souffrance éperdue d’Une saison en enfer, du génie violent et dompté du Bateau ivre, de l’humanité directe et vibrante des Effarésou des Mains de Jeanne-Marie, la poésie d’Arthur Rimbaud est une poésie de marcheur, de visionnaire allant au devant de tout ce qui fait le monde, forgeant formes et parole à sa mesure.

 

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Guillaume Apollinaire est à la fois le témoin privilégié et un acteur décisif du renouveau de l’art occidental au tournant de la Première Guerre mondiale. Sa poésie, prenant racine dans le terreau du symbolisme, s’ouvre en un lyrisme mélancolique et élégiaque, nourri de mythologie germanique et marqué par le romantisme allemand. Sa voix, d’une musicalité reconnaissable entre toutes, confère à ses textes les plus connus du grand public, comme Le pont Mirabeau, le statut de monument quasi national. D’une grande économie de moyens, la poésie d’Apollinaire joue des rythmes et des sonorités, pour faire entendre l’évidence de la nostalgie, dans un rapport direct avec l’émotion que procure le réel. Même au plus fort de la Première Guerre mondiale, dans laquelle il s’engage comme artilleur, ses Poèmes à Loutraduisent une saisissante capacité à transfigurer la réalité par le seul pouvoir de la création : la poésie n’est pas un ornement, elle est possession et connaissance de l’humain.

Cette énergie libératrice de l’art a pour principe et moteur l’amour : Louise de Coligny-Châtillon (Lou) et Madeleine Pagès furent les muses et les fées d’Apollinaire ; la peintre Marie Laurencin également son guide. C’est elle qui lui ouvre les portes des milieux artistiques d’avant-garde, dans ce Paris des années 1900, cosmopolite et en pleine effervescence. Apollinaire, avec une intuition inégalée, est un des rares critiques d’art de son temps à saisir et promouvoir la nouveauté radicale du cubisme et de toute la nouvelle génération de peintres (Picasso, Braque, Léger, Picabia, etc.) avec laquelle il partage une fascination pour tout ce qui fait la modernité : publicité, aéronautique, vitesse, technologie. L’essor de la presse, du téléphone, de la radio, du cinéma accélèrent tous les processus d’échange, et Apollinaire, aux avant-postes, établit l’acte de création artistique à la jonction de toutes ces forces émergentes, inventant, en 1917 (un an avant sa mort), le concept de « sur-réalisme ».

 

Le Surréalisme

Si Apollinaire prônait un dialogue entre tous les arts, sa pratique en tant qu’artiste restait avant tout individuelle, comme celle de tous les poètes qui l’ont précédé. Au-delà des regroupements en « école » ou sphères d’influences, qui sont courants, le Surréalisme, comme le mouvement Dada qui l’a précédé, se distingue en posant très clairement le principe d’association collective. Le Manifeste du Surréalisme (1924), dans lequel le chef de file, André Breton, explique les objectifs et les principes du mouvement, témoigne de la volonté de structurer le groupe autour d’un projet commun. 

C’est sans doute cette dimension collective qu’il faut privilégier dans une première approche du mouvement surréaliste, tant il est malaisé d’en donner une définition strictement littéraire. Il se présente, dans toute sa complexité, comme un mouvement artistique et un mouvement d’idées, qui englobe aussi bien l’écrit que les arts visuels, porté par un engagement politique et de dimension internationale. 

Principalement diffusé par ses revues, Littératureentre 1919 et 1921, La Révolution surréaliste (1924-1929), Le Surréalisme au service de la Révolution (1930-1933), Minotaure(1933-1939), VVV (revue publiée à New York entre 1942 et 1944), Le Surréalisme révolutionnaire (1947), Le Surréalisme, même(1956-1961), La Brèche (1961-1965) et L’Archibras (1967-1969), le surréalisme explore la création collective, l’écriture automatique, la magie, la folie comme autant de principes révolutionnaires, à même de faire table rase d’une société ayant conduit au désastre de la Première Guerre mondiale, et de l’académisme artistique qui s’y est compromis.

Le champ d’action désigné par la conquête de la « surréalité » ne peut être investi que si l’artiste se fait explorateur, affranchi des contraintes esthétiques, académiques et sociales. Le surréalisme est donc avant tout un mouvement libérateur, ce qui explique l’intensité de ses engagements politiques et sociaux, antifascistes et anticolonialistes notamment. Parfois idéologiques, comme lorsqu’il s’agira de la position à adopter vis-à-vis du Parti Communiste français, ses engagements relèveront aussi du parti-pris, ce qui conduira plusieurs membres à quitter le mouvement ou à en être exclus : Antonin Artaud, Robert Desnos et Philippe Soupault (en 1926), Louis Aragon (en 1932), Paul Eluard (en 1938) ou encore Salvador Dali (en 1939). Pour autant, ce qui sépare ces individualités est moins fort que la vision qu’elles partagent : ne pas échapper à la réalité, ne pas s’en retrancher, mais « l’agrandir en y introduisant le sens du merveilleux » (André Breton, Le Manifeste du Surréalisme, 1924).

 

La poésie en France après le Surréalisme

Le premier 20ème siècle, traversé par deux guerres mondiales, et, sur le plan esthétique et artistique, par la révolution moderne et le surréalisme a été pour la poésie française une période formellement riche, artistiquement féconde et idéologiquement tendue. C’est sur cet héritage aux multiples strates que la génération des poètes publiés pour la première fois dans les années 60 vont inscrire leur travail, revisitant un héritage immédiat encore bien solennel (André Breton meurt en 1966), tout en manifestant leur volonté et leur capacité de repenser en profondeur les modes de composition et d’inscription du poème – sur la page, dans la société, dans le monde. Les 56 ans qui séparent 1960 de 2016 ne sont pas aisés à appréhender avec aussi peu de recul, et ce qui frappe lorsque l’on tente de les embrasser du regard, c’est l’extrême diversité des voix poétiques. Elles s’enlèvent de surcroît sur un paysage éditorial en profonde mutation et des modes de diffusion totalement revisités, par l’émergence du support numérique, mais pas seulement. 

On pourrait dégager trois grandes tendances dans ces presque 60 ans de poésie française, qui ne se suivent pas chronologiquement (il est bien trop tôt pour tenter une entreprise d’histoire littéraire) mais se superposent, s’entrecroisent, parfois chez le même poète, car nombreux sont ceux qui furent actifs sur toute la période et le sont encore : Charles Juliet, Pierre Dhainaut, Gabrielle Althen, Jacques Darras, etc.Trois mouvements donc : l’un qui tend à diluer l’héritage de la grande révolution moderne et du surréalisme dans une réflexion formelle sur la parole poétique. Un deuxième qui tente d’apaiser, de refonder cette parole tout en la recentrant sur l’exigence d’interroger le monde dans sa terrible diversité. Un troisième qui pousse le poète, comme depuis la nuit des temps, à expérimenter pour dire autrement, dans un souci de renouveler le bail qui le lie au public, aux lecteurs.