WANG Sijia | 王思嘉

L’acception de Flaubert en Chine

 

Projet de thèse : 

L’acception de Flaubert en Chine

 

Direction : 

Eléonore Reverzy 

 

Résumé :

Gustave Flaubert (1821-1880) est un célèbre écrivain français du XIXe siècle. Dès la fin du XIXe et au début du XXe siècle, bien que les thèmes des romans de Flaubert et son indifférence restent polémiques, les critiques ont tous admis que Flaubert a les qualités d’un artiste : « une excellente diction, un talent rare pour la description, un sens du style »[1]. Après son introduction en Chine, Flaubert est également respecté pour son esprit sérieux de création littéraire et son langage exquis. En même temps, les romans de Flaubert sont fondés sur des choses triviales dans la réalité. Ainsi, dans les années 1950 et 1970, Madame Bovary était classé comme parmi les œuvres classiques du réalisme critique. Le travail de recherche et de traduction de Flaubert se divise principalement en trois étapes : avant 1949, la critique représentée par Li Jianwu a mis l’accent sur la compréhension de Flaubert d’un point de vue esthétique et s’est concentrée sur le langage et le trait de « suprématie artistique ». Pendant les années 1950-1979, la traduction des œuvres de Flaubert s’est arrêtée et les chercheurs l’ont classé comme un écrivain réaliste critique classique. Donc le travail majeur est d’analyser sa critique sociale et la typicité de ses caractères. Après les années 1980, sous l’influence de divers courants occidentaux, les recherches sur Flaubert se sont peu à peu diversifiées et des travaux de traduction sont également apparus en grand nombre. La transformation de la traduction et de la recherche sur Flaubert coïncide avec le tournant historique de la Chine au XXe siècle et le développement de la littérature chinoise moderne. Comment se coordonne-t-elle avec la transformation idéologique de la Chine à cette époque ? Dans quelle mesure reflète-t-elle la discussion sur la littérarité elle-même dans la littérature chinoise moderne et contemporaine ? D’autre part, Flaubert est méticuleux dans le choix des mots, et son langage est concis et poétique. Ce « style » unique pose un défi à la traduction. Les traducteurs des différentes époques en ont-ils clairement conscience ? Comment y font-ils face ?

 

 

La Réception de Flaubert avant 1949

 Avant que la première traduction de l’œuvre de Flaubert ne soit publiée en Chine en 1925, ses caractéristiques linguistiques avaient déjà retenu l’attention. Au début des années 1920, Zhou Zuoren déclare que Flaubert est un « poète au sang-froid calme et sensible qui aime la vérité et la beauté. »[2] Zhou Zuoren l’appelle un poète parce qu’il constate ses efforts sur le langage, tandis que le sang-froid met en évidence la simplicité et la clarté de son langage. La même année, Mao Dun publie un article dans La Revue mensuelle du roman, louant la croyance en l’art de Flaubert et sa description scientifique. [3] Zhou Zuoren et Mao Dun sont l’épine dorsale de la « Société de recherche littéraire » ( 文学研究会), qui prône la création de l’art pour la vie et met l’accent sur la fonction de la littérature pour révéler l’obscurité de la société. « L’art pour la vie » prôné par Mao Dun est principalement influencé par le réalisme russe, qui souligne la fonction de la littérature pour promouvoir de nouvelles idées et exprimer la foi en un avenir radieux. Zhou Zuoren montre également une forte préoccupation humaniste au cours de cette période et s’oppose à l’art pour l’art, mais il préconise d’exprimer des émotions et des pensées sur la base de la vie, tout en préservant la beauté du langage. Son attention au langage de Flaubert reflète sa quête esthétique . D’un côté, Flaubert se concentre sur la vie ordinaire, et la décrit avec calme et retenue. De l’autre côté, il manifeste une passion pour l’art pur. La tension entre la froideur et la chaleur place Flaubert sur un point d’équilibre entre la littérature pure et sa fonction sociale, voire politique. Dans la création littéraire de cette période, la Société de création ( 创造社) insiste sur l’intuition et l’inspiration de la littérature. Les sources de la Société de création incluent des poèmes romantiques occidentaux, l’esthétisme japonais et la philosophie chinoise du Laozi et du Zhuangzi. Différente des écrivains esthétistes occidentaux qui étudient la forme et le style, et bien qu’elle mette l’accent sur l’absence de fonction de l’art, la Société de la Création ne peut pas oublier la responsabilité sociale de la littérature. Avant 1949, de nombreuses discussions ont eu lieu sur le sens esthétique et les fonctions sociales de la littérature en Chine. La théorie fonctionnelle de la littérature a été très populaire, néanmoins certains ont toujours insisté sur la littérarité. Le travail de recherche de cette période est représenté par le Commentaire de Flaubert de Li Jianwu. Il combine des textes et des lettres de Flaubert pour les analyser et met en avant la tendance de Flaubert à donner la priorité à l’art. Son jugement reflète l’attitude des écrivains libéraux de l’époque envers l’aspect esthétique des œuvres flaubertiennes.

 Le travail de traduction de Flaubert avant la fondation de la République populaire de Chine s’est principalement déroulé en deux étapes. Avant le déclenchement de la guerre anti-japonaise en 1937, un grand nombre de nouvelles traductions de Flaubert sont apparues. Après 1937, le nombre de nouvelles traductions a considérablement diminué. Il ne reste que Li Jieren et Li Jianwu qui publient ouvertement. Ils sont les traducteurs les plus accomplis avant 1949.

 

La réception de Flaubert dans les années 1950 et 1970

 Après la fondation de la République populaire de Chine, Flaubert a été classé comme écrivain réaliste critique en Chine. Flaubert ne se considérait pas comme un écrivain réaliste. Pour lui, le concept de réalisme est vide, ce qui importe, c’est l’écriture elle-même. Dans les années 1930, le Commentaire sur Flaubert de Li Jianwu suit cette pensée de Flaubert et met en avant l’idée que l’art est suprême comme la foi. Concernant la différence entre réalisme et romantisme, Li Jianwu rappelle les traditions de l’histoire littéraire européenne et donne une réponse flexible : « le réalisme n’est pas tant une sorte de doctrine qu’une sorte de tempérament, ainsi toute œuvre contient des éléments de réalisme... Et Flaubert n’est pas tant un réaliste qu’un romantique extrême. » [4] Alors pourquoi Flaubert est-il devenu un « écrivain réaliste critique » en Chine ? Le réalisme occidental et le « réalisme critique » chinois ne recoupent pas le même concept. Bien que le réalisme occidental ait prononcé de nombreuses critiques satiriques du capitalisme, il ne met pas l’accent sur la classe sociale des personnages, mais essaie de refléter la société de manière aussi rationnelle et complète que possible. Le « réalisme critique » de la Chine a un fort caractère politique, proposé pour la première fois par l’écrivain soviétique Maxim Gorki. Il est utilisé par les chercheurs chinois et soviétiques pour appeler le réalisme, mettant l’accent sur la critique consciente de l’idéologie capitaliste par l’auteur. Les études sur Flaubert pendant la période 1950-1979 se sont concentrées sur les romans traitant de la société française au XIXe siècle, tandis que son œuvre plus avant-gardiste, comme par exemple Bouvard et Pécuchet, a été largement ignorée. Ces recherches ont montré une tendance à la conceptualisation : mettre l’accent sur l’analyse de la classe sociale, trouver le caractère et l’environnement typique, et prendre la vraisemblance comme une technique pour façonner le caractère typique. Ces trois points sont des pratiques courantes dans la critique littéraire entre les années 1950 et les années 1980. L’origine de cette critique est, d’une part, la théorie marxiste qui est introduite par l’Union Soviétique dans les années 1950. Elle avançait que la littérature est l’une des consciences sociales qui reflètent l’existence sociale, et que la forme sert à la fois le contenu et les intérêts politiques. D’autre part, cette critique a également été influencée par le Discours au symposium de Yan’an sur la littérature et l’art de Mao Zedong dans les années 1940. Après 1949, les recherches sur Flaubert sont précisément le résultat de l’exercice simultané de pressions idéologiques chinoises et soviétiques.

 

La réception de Flaubert des années 1980 à nos jours

 Après les années 1980, les méthodes du réalisme critique ont commencé à être remises en question, et l’une des premières voix était Li Jianwu qui a écrit le Commentaire sur Flaubert dans les années 1930. Dans un article sur le jugement de Baudelaire, il propose : « Évaluez-le. Cependant, on doit rechercher la vérité à partir des faits. » [5] En ce qui concerne la recherche littéraire, « la recherche de la vérité à partir des faits » s’appuie sur le texte et n’utilise pas la théorie littéraire marxiste-léniniste pour expliquer l’œuvre. Cela s’applique non seulement à Baudelaire, mais aussi à Flaubert et à d’autres écrivains français. Dans l’ensemble, au début des années 1980, la plupart des articles utilisaient encore les méthodes traditionnelles d’analyse de classe. Bien qu’il y ait eu une introduction des écrivains modernistes à petite échelle, l’axe de recherche dominant continuait à être celui des dix-sept années entre 1949 et 1966. En 1985 régnait un « engouement méthodologique » dans le milieu de la littérature chinoise, par lequel ont afflué un grand nombre de théories occidentales contemporaines. Dans la même année, Feng Hanjin publie l’article « Flaubert est l’accoucheur des romans modernes »[6], qui pose pour la première fois clairement la question de la modernité des romans de Flaubert. Feng Hanjin a évidemment été profondément influencé par Roland Barthes, et a analysé le phénomène de la description dans les romans de Flaubert, qui n’est pas attachée au thème mais est indépendante. Cet article aborde également Jean-Paul Sartre et l’anti-fiction française, etc. Il se débarrasse complètement du système du réalisme critique, et n’utilise pas la méthode minutieuse d’analyse de texte de Li Jianwu, mais combine Flaubert avec des théories contemporaines. Ainsi, il accélère la réception de la théorie contemporaine française en Chine par un écrivain relativement familier. C’est le début. De 1985 à 1990, un grand nombre de discussions théoriques ont pris Flaubert comme exemple. Il en existe principalement deux types : les études théoriques par les chercheurs chinois, comme « Le rajustement de la structure du sujet de l’acceptation et l’expérimentation stylistique » de Xia Zhongyi. [7] Dans cet article, il propose un modèle flaubertien, c’est-à-dire « ne pas gagner par l’ingéniosité de l’intrigue, mais placer des incidents soigneusement sélectionnés dans un programme de roman qui se développe en douceur, comme un lent flux de vie ». La raison pour laquelle les gens préfèrent le modèle de Balzac, c’est que leur psychologie culturelle est encore à un stade rudimentaire, donc ils ne peuvent accepter que des idéaux et l’optimisme. Ce jugement aurait été épouvantable il y a cinq ans. En prenant Flaubert comme exemple, des chercheurs chinois ont lancé des études sur la théorie du roman d’Henry James et la narratologie de Gérard Genette, etc. D’autre part, des publications chinoises ont également publié des traductions d’articles étrangers liés à Flaubert, tels que la discussion de Sartre et l’article de Wayne Booth. Les écrits de Flaubert avaient un grand potentiel théorique, qui a également été découvert par des chercheurs chinois. Donc elle est devenue une plate-forme pour aider la Chine à accepter les théories occidentales pendant cette période. Inspiré par les tendances théoriques occidentales, un groupe de romanciers pionniers, représenté par Ma Yuan, Hong Feng et Can Xue, est apparu en Chine. Dans leur création, ils ont mené l’exploration du narrateur, de la perspective et de la structure, et ils ont écrit leurs conceptions dans des romans et ont commencé le jeu de la métafiction. À cette époque, ils ne se sont pas focalisés sur la beauté du langage et la délicatesse de la structure comme dans les années 1930, ni sur le thème et le contenu de l’écriture comme les écrivains réalistes socialistes, mais ont mis en évidence la nature fictionnelle de l’écriture elle-même et bousculé complètement les conventions de lecture traditionnelles. En ce sens, ils poussent à l’extrême la modernité de Flaubert.

 Après les années 1990, alors que les expérimentations littéraires d’avant-garde sont momentanément suspendues, un groupe d’écrivains tels que Su Tong, Wang Anyi, Ge Fei, Bi Feiyu, etc. recentrent leur attention sur Flaubert. Les chercheurs placent Flaubert dans l’histoire de la littérature ou utilisent la théorie pour l’analyser, tandis que les écrivains s’intéressent aux questions telles que la caractérisation, la description psychologique et les méthodes narratives dans les romans. Su Tong estime que lire Madame Bovary est « un devoir nécessaire pour les écrivains », « vous permettant de savoir ce qu’est une image de personnage et ce qu’est la description psychologique. »[8] Tout le monde dans ce livre a une faiblesse. « Chacun a des défauts. C’est ce qu’il y a de plus étonnant dans l’écriture de Flaubert. Il fait une critique exhaustive des personnages sous sa plume, sans laisser de marge. »[9] Wang Anyi prête également attention au réalisme des œuvres de Flaubert, qu’elle qualifie de « réalisme cruel », montrant les vraies couleurs de la vie. Dans les années 1990, un certain nombre de « nouveaux romans réalistes » ont commencé à apparaître dans la littérature chinoise, décrivant la vie quotidienne et les désirs émotionnels des gens ordinaires, dont le contenu était cohérent avec Flaubert. Wang Anyi souligne que l’écriture de Flaubert est d’un réalisme « harmonieux et ordonné », « parfait » et « brutal », qui reflète la transcendance spirituelle sur laquelle elle insiste. Ge Fei est écrivain d’une part, et enseigne également la narratologie et la théorie du roman dans une université. Son analyse est à la fois pratique et académique. Revenant sur sa propre expérience d’écriture, il considère qu’il est extrêmement difficile de bien écrire ce qui est humain. On doit être à la fois précis et modéré. La grandeur de Madame Bovary réside dans son exactitude comme un manuel. Ce genre de précision est aussi ce qu’il recherche dans ses propres romans. Puis, il évoque la critique du système capitaliste du savoir dans Bouvard et Pécuchet. Durant cette période, les recherches sur Flaubert deviennent plus diversifiées, et sont grosso modo les suivantes : recherche sur l’influence, analysant l’influence de Flaubert sur les écrivains chinois tels que Li Jieren et Mao Dun ; recherche sur la modernité, se conjuguant avec le discours théorique occidental pour analyser la réflexion des œuvres de Flaubert ; études féministes, explorant les personnages féminins dans les romans ; études de traduction, résumant les caractéristiques de la traduction de Flaubert et jugeant le niveau de traduction, etc. Après les années 1980, un grand nombre d’ouvrages de traduction de Flaubert ont émergé et de grandes maisons d’édition ont publié les collections de Flaubert, ce qui a grandement favorisé la diffusion de Flaubert en Chine. 

 En résumé, comment la réception de Flaubert en Chine reflète-t-elle le développement des idées littéraires chinoises depuis le Mouvement de la nouvelle culture en 1919 jusqu’à nos jours, comment elle assume une fonction dans le remplacement des discours théoriques dans la littérature chinoise moderne et la littérature occidentale contemporaine, et quel rôle joue la traduction en tant que porteuse de réception, ces questions seront l’orientation de notre étude doctorale.



[1] Bernard Weinberg, French realism : the critical reaction, 1830-1870, nous traduisons, New York : Modern Language Association of America ; 1937.p.172.

[2] Zhongmi, Mémorial aux trois écrivains, Supplément du matin, 14.11.1921.

[3] Shen Yanbing, Commémoration du centenaire de Flaubert, Revue mensuelle du roman, Tome 12 Numéro 12, 10.12.1921.

[4] Li Jianwu, le Commentaire sur Flaubert, Chang Sha : Hunanrenmin, 1980, p.401.

[5] Id., « À propos de l’évaluation de Baudelaire et d’autres —— Discuter avec le comité de rédaction de Cihai », Étude du dictionnaire, 1981, Vol 2, p.258.

[6] Feng Hanjin, « Flaubert est l’accoucheur des romans modernes », front des sciences sociales, 1985, Vol 2, p.287.

[7] Xia Zhongyi, « le rajustement de la structure du sujet de l’acceptation et l’expérimentation stylistique », Recherche en théorie littéraire, 1987, Vol 4, p.30.

[8] Zhou Xiaoshan, Su Tong, « Une encyclopédie de la faiblesse humaine —— l’analyse de Mme Bovary par Su Tong », Yilin, 2002, Vol 1, p.207.

[9] Ibidem, p.206.

 

 

Contact :à préciser